Winners take all

Il ne se passe pas une journée sans que les réseaux sociaux et les médias ne se fassent l’écho d’une nouvelle levée de fonds pharamineuse : des dizaines de millions d’euros pour une idée, des centaines de millions pour un prototype. Il n’y a jamais eu autant d’argent pour les start-ups françaises (article du figaro) et mondiales.

Les chiffres font tourner la tête. Mais ils posent aussi des questions.

C’est dur de ne pas être sidéré et fasciné par ces nouvelles – d’autant plus pendant cette période de doutes et de questionnements. Quel entrepreneur n’aimerait pas avoir plusieurs millions d’euros pour développer une idée de business et son nom cité dans tous les journaux économiques ?

L’autre jour j’ai écouté un podcast sur le monde du capital risque et l’explosion des montants levés par des start-ups, aux Etats-Unis comme en France, notamment dans leurs premières étapes  de développement (ou étape “Seed”, à savoir avec à peine plus qu’une équipe, une présentation et un concept). Les intervenants, tous dans l’industrie du capital risque, se félicitaient des montants toujours plus gigantesques et de leur rôle comme investisseurs de capital risque aujourd’hui.

C’est évidemment une bonne nouvelle pour ces start-ups qui ont accès à des sources beaucoup plus grandes de financement et qui peuvent investir, se développer, grandir. Mais durant toute l’écoute du podcast j’ai compris pourquoi, toutes ces annonces de levée de fonds me laissent un peu, voire très mal à l’aise, frustré autant que fasciné.

Jamais elles ne viennent accompagnées d’une question simple : est-ce que cette course aux financements contribue réellement à de la création de valeur, d’emplois et de progrès ?

Cet afflux d’argent dans le (très) petit monde des start-ups met en lumière 3 problèmes principaux, qui vont tous dans le même sens : une bulle spéculative qui tend vers une concentration toujours plus inégalitaire des richesses. Un phénomène qui me fait penser à un livre que j’aime beaucoup : Winners take all (« Les gagnant prennent tout ») de l’éditorialiste du New York Times, Anand Giridharadas .

Course à la croissance et aux modèles monopolistiques : le premier arrivé gagne

Je suis un ardent partisan des investissements dans des champions technologiques et dans la recherche et la technologie. Et ces champions technologiques ne se créent pas sans casse et sans argent.

Mais aujourd’hui une grosse partie des fonds viennent principalement financer des dépenses purement opérationnelles : de l’exécution. On veut juste arriver les premiers. Etre les plus forts. Aller plus vite. Gagner des parts de marché. Au détriment des autres. La course au monopole, Winners take all.

Certains fonds investissent des sommes de plus en plus folles, à des valorisations de plus en plus hors sol, pour arriver les premiers et être sûrs de ne pas rater – mais rarement pour créer de la valeur.

Presque plus personne ne parle de ventes, de rentabilité, d’innovation technologique, d’emploi, de création de valeur. (Comment peut-on valoriser à plusieurs millions voire dizaines de millions une boite qui n’a pas encore de produit ?) Non, on se contente de parler des montants de levées de fonds et des valorisations, avec une hubris malsaine et une sorte de fascination pour les schémas de Ponzi.

Il faut aller plus vite que tout le monde, donc lever plus que tout le monde, dépenser à tout va, embaucher les meilleurs au prix fort – au détriment, souvent, d’autres entreprises qui jouent un jeu plus long et qui ne peuvent plus recruter les meilleurs profils. Cela pousse beaucoup de fonds à investir dans des modèles pas ou peu rentables, par essence monopolistiques, qui emploient peu de personnes et/ou reposent sur des personnes non salariées, et bénéficient à un tout petit nombre de personnes (les entrepreneurs fondateurs et les quelques fonds qui ont investi).

Les médias (spécialisés) aussi perdent leur neutralité et on le vertige des chiffres. Ils sont aussi obnubilés, aussi fascinés que nous par cette course en avant. Ils participent aussi à cette bulle en ne parlant plus que de levées de fonds et de valorisations au lieu de parler de création de valeur. Les journalistes se gargarisent de la start-up nation mais jamais n’évoquent les fondamentaux de ces entreprises qui lèvent autant d’argent et encore moins celles qui disparaissent après avoir englouti tous ces capitaux.

Il y a un côté indécent d’ailleurs à parler, des étoiles dans les yeux, de ces montants dans cette période ou des millions de personnes sont au chômage, d’autres millions essaient de maintenir leur business à bout de bras, d’autres encore essaient de survivre au quotidien.

Concentration du capital et réussite d’une minorité – de moins en moins de gagnants

L’autre problème c’est que ces montants de plus en plus élevés concernent de moins en moins de personnes. C’est un modèle de plus en plus inégalitaire qui concentre toujours plus d’argent dans les mains de moins en moins de fonds et entrepreneurs.

Il faut déjà rappeler que l’écosystème startups est TOUT PETIT à l’échelle de l’économie. C’est un petit monde qui ne représente qu’une partie infime de l’emploi et de la valeur ajoutée en France : à peu près 60,000 emplois pour vous donner une idée. Et je ne peux pas vous dire combien de ventes annuelles cela représente puisque personne ne publie ce chiffre – c’est moins sexy que des levées de fonds – et encore moins la part de valeur ajoutée puisque l’immense majorité des start-ups sont fortement déficitaires.

Ensuite, il y a paradoxalement plus de montants levés mais beaucoup moins d’entreprises concernées. En 2020 le montant des levées de fonds en phase d’idéation a fortement progressé mais le nombre de deals a baissé. On assiste depuis plusieurs années à une concentration toujours plus aigüe des investissements dans quelques boites. Le mythe de la licorne (les podcasteurs parlaient même des décacornes maintenant) alimente cette spirale. On va miser toujours plus gros sur un petit nombre de chevaux de course qui pourront faire la fortune des quelques fonds qui sont dedans.

Je suis un ardent partisan de l’échec et de la « destruction créatrice » – comme partie nécessaire et utile de la culture entrepreneuriale et du mécanisme de sélection. Heureusement que beaucoup d’entreprises ne peuvent pas lever des fonds. Mais ce cycle de concentration et de course au monopole concerne toujours moins d’acteurs qui remportent un pactole toujours plus gros. Winners take all.

Et les plus grandes et plus reconnues de ces licornes ne participent pas très positivement au marché de l’emploi et ne paient pas d’impôt (puisque par définition elles perdent beaucoup d’argent)… Combien d’emplois réels au crédit d’Uber et airbnb ? A qui ces modèles bénéficient ?

Entre soi et profils similaires – toujours les mêmes qui gagnent

Enfin ce monde des fonds et des start-ups n’est pas particulièrement ouvert à la diversité… Ce sont toujours les mêmes qui tirent le gros lot. On s’enrichit en pariant sur quelques entreprises créées par des gens comme soi – majoritairement hommes, blancs, grandes études, familles aisées.

Il y a peu de profils différents dans les gagnants de ces levées de fonds. Il n’y a qu’à jeter un oeil aux sites internets des fonds de capital risque et des start-ups qui lèvent beaucoup d’argent avec succès pour dégager un profil type. L’argent ne quitte malheureusement que trop rarement un petit cercle de winners. On reste entre soi.

Quelques fonds parient des sommes de plus en plus importantes pour faire x10, x100, x1000 sur leurs investissements. Et s’arrangent pour ne pas perdre. Ils ont suffisamment de fonds (surtout en ce moment avec les politiques monétaires expansionnistes) pour miser toujours plus grand et plus vite et pousser l’entreprise vers d’autres levées de fonds jusqu’à l’entrée en bourse lorsqu’elle est suffisamment grande – pour récupérer leur mise avec une indifférence souveraine pour le principal : la création de valeur et d’emplois.

Et on fait semblant d’oublier qu’une grande part de ces levées de fonds (ces succès) doivent autant au pedigree des entrepreneurs qu’à leur talent ou leur persévérance. On oublie que la majorité des entrepreneurs ne font pas partie de ces petits cercles et n’ont pas accès à ces sources de financement qui paraissent aujourd’hui illimitées mais qui sont de plus en plus exclusives. On oublie que des millions d’entrepreneurs, qui n’ont pas les powerpoint sexys et les réseaux pour faire le tour des bureaux des investisseurs de la Silicon Valley, pourraient probablement générer des retours économiques et sociaux importants si on leur ouvrait la porte.

Je vous propose d’inventer ensemble des nouveaux modèles d’investissement. Je vous propose de faire le pari des 3 millions.

Que des riches investisseurs décident de jouer au casino et de financer à perte des modèles, grand bien leur fasse. Mais cette bulle a des conséquences autrement plus importantes : elle introduit des biais sur le marché et dans l’imaginaire collectif (et notamment des jeunes) et détournent une partie des capitaux de segments de l’économie réelle vers des chimères.

Comment alors rediriger (une partie) des financements vers le reste de l’économie ?

Pour rappel il y a 3 millions de micro-entreprises (donc 3 millions d’entrepreneurs) en France dont la moitié font plus de 40,000€ de chiffre d’affaires annuel et qui emploient plusieurs millions de personnes – soit immensément, infiniment, énormément plus que l’ensemble des start-ups, licornes et autres chimères qui lèvent des centaines de millions d’euros chaque jour.

Travaillons pour développer un modèle de capital plus patient, sans chercher des retours aussi élevés tout le temps et aussi vite. Au lieu de poursuivre uniquement des licornes, il est temps de parier sur les autres entreprises, les 3 millions, qui font partie de l’économie réelle qui peuvent créer des milliers de fois plus d’emplois et de valeur.

  1. Parlons des autres modèles d’investissement et d’investisseurs. Parlons de ceux qui ne font pas la une ou le buzz. Parlons de tous les entrepreneurs qui ne sont pas startuppers.
  2. Ensuite changeons les critères de succès et parler de nombre d’emplois créés et de valeur créée. Passons aussi plus de temps à considérer les fondamentaux économiques, les recommandations clients et des résidents.
  3. Pensons à des modèles moins spéculatifs qui arrêteraient de parier uniquement sur les perles rares. Au lieu de chercher à faire des croissances exponentielles et des multiples x10 sur ses investissements avec 1 entreprise sur 10 – et accepter de mettre ses 9 autres investissements au tapis – on pourrait essayer de multiplier les investissements réussis avec des retours plus faibles.
  4. Pour cela, faisons aussi faire appel à des investisseurs différents, des investisseurs plus patients, plus proches des réalités économiques qui les entourent.
  5. Prenons enfin le risque d’investir dans des entrepreneurs moins classiques et qui ne se définissent pas comme tel. Ne nous contentons pas d’investir dans des profils similaires (aux nôtres) et dans ceux qui ont naturellement accès aux réseaux et aux financements. Cela demande un vrai travail de recherche, d’identification et de sélection. Cela demande un vrai travail et un vrai investissement pour développer des sources et des canaux alternatifs et s’éloigner des profils type.

Faisons de l’argent, mobilisons des milliards : oui ! Mais en pariant sur des millions d’entreprises plutôt que sur des dizaines. Faisons le pari du nombre et du volume : ciblons aussi les commerçants, les artisans, les entrepreneurs du quotidien et aidons les à faire +1.

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